Dekeyser/Mary/Swaim

15 février
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4 Mai
Patrick Dekeyser
Guillaume Mary
Benjamin Swaim

Patrick Dekeyser

Il y a dans « les portraits » réalisés par Patrick Dekeyser quelque chose de l’ordre de la mélancolie. C’est un peu comme l’histoire du clown triste. On attribue à Karl Valentin cet aphorisme disant que l’humour est la forme élégante du désespoir. Dans ses vidéos on se retrouve sur le versant de la vie où ce serait les petits désastres qui composent le paysage. On est plongé dans un monde où les projets, les rêves n’arrivent pas à se réaliser, les choses pas vraiment à se construire. Les personnages sont ici en position de faiblesse fondamentale. Le comique, vient du pathétique du personnage ou même de sa désolation. Les altérations de la voix la théâtralisent. Elles délégitiment l’ambition des propos ; et du coup produisent un décalage qui fait surgir le grotesque. Cela est accusé par la façon dont l’artiste substitue au visage du personnage d’origine  son propre visage et lui confère par ses expressions une nouvelle identité. On serait en symétrie avec l’univers d’un Buster Keaton. À l’impassibilité psychologique de celui-ci s’oppose ici la mobilité plastique du visage. Le son et le visage sont communs au sérieux des propos.

Les vidéos de Patrick Dekeyser nous placent sur le fil du rasoir entre burlesque et tragique. S’appropriant des personnes qu’il rencontre et fait parler, il se substitue à elles, s’en imprègne et essaye de rendre leur parfum et la saveur de leur être, mais aussi quelque chose de presque indicible dans l’interstice entre la pensée et le sentiment. Ce, à travers une gestuelle corporelle et des mimiques qui forcent légèrement le trait tout en évitant la caricature. Mais dans la vidéo qu’il présente, Cantique, c’est d’un portrait sans parole qu’il s’agit puisqu’au propos s’est substituée la musicalité d’un chant, celui de l’artiste vocaliste Claire Bergerault. Par la modalité de présentation qu’il a choisi, celle du polyptyque, il nous propose une transcription polyphonique d’un corps en donnant du sens par la tonalité pure et ses modulations. Philippe Cyroulnik

Guillaume MARY

Il existe un désir profondément humain de fixer les souvenirs des moments précieux et des lieux qui ont marqué. Le plus souvent, la photographie représente le moyen privilégié d’assouvir ce besoin, son image saisissant le sujet dans tous ses détails, une technique séduisante par son apparente objectivité. Or, n’est-il pas vrai que la mémoire humaine opère de manière infiniment plus complexe ? Les souvenirs ne se présentent pas comme une succession de faits et d’images absolues et rigides mais, au contraire, comme une substance profondément malléable qui évolue continuellement.

Le travail de Guillaume Mary interroge cette problématique de la mémoire, de l’écart entre la justesse des formes et la part de subjectivité inhérente à toute expérience humaine. À la fois transposer un paysage, en cristalliser les plus essentielles caractéristiques formelles dans une matière concrète et ajouter une part de lui-même pour « se raconter » dans sa subjectivité, telle est la gageure centrale de son œuvre.

Guillaume Mary réalise des compositions subtiles qui rendent, de la manière la plus authentique possible, des impressions du passé dans les matières concrètes de la peinture et parfois du bois. L’élaboration formelle passe par une sorte de sédimentation du regard, lors de laquelle l’artiste médite les éléments et les traits fondamentaux des lieux qui l’interpellent. Nicola Marian Taylor (extrait)

Où est le fond ? À un certain moment, Guillaume fait le vide sur la toile, progressivement, avec des lambeaux de couleurs qui partent vers les marges, laissant le centre de la vision à son éblouissement ; il écarte, repousse, éloigne. Mais on peut aussi dire le contraire, dans la mesure où il n’y a pas de sens de lecture imposé : la couleur vient. Cette couleur déchirante des sensations fait impression, et l’impression fait le vide. Ce n’est pas la sensation qui demeure, c’est l’impression, et l’impression ne laisse que le vide, qui, à son tour, est recouvert : la couleur revient, lessivée, fantomale, portant des motifs qu’elle n’a jamais quittés, quoiqu’ils puissent varier selon une gamme objective. Ce recouvrement est d’une matière la plus légère possible, spectrale, où les formes sont arrêtées, approximatives — sous les motifs, l’objet référent absent est d’une netteté intellectuelle parfaite — présupposée. À cet instant, le fond (vide, blanc, mat) recouvert par un trait large coloré, qui marque peu, laisse cette surface devenir fond (plein, orange, mat) recouvert d’un badigeon blanc, comme en passent des ouvriers sur une vitre pour dissimuler un chantier ou son arrêt. Ce badigeon a un mouvement, de surface, comme l’eau dormante peut en former sur une pente ou des obstacles invisibles — mais aussi le geste de dissimuler. Un monochrome est toujours ouvert (à son contexte), et, depuis Rodtchenko, clôt sur une histoire. L’impressionnisme, cela est bien connu, commence par la surface d’une rivière. Paul Laurent (extrait)

Guillaume Mary est repésenté par la Galerie Frederic Lacroix, Paris

 

Benjamin SWAIM

Mon travail se développe actuellement dans trois directions, dont l’une, les images surpeintes, ne sera pas présente dans l’exposition. Ce sont tout à la fois des techniques, des « médiums » différents et des orientations différentes. Peintures à l’huile de grand format représentant une figure dans un paysage. Séries d’encres de Chine sur papier imprimé proposant des séquences d’images en prenant pour matériau des livres anciens. Enfin, sculptures en terre non cuite, peintes à l’encre de Chine représentant des corps. En forçant le trait je pense qu’il s’agit chaque fois d’une tonalité affective différente qui se développe dans un rapport étroit avec les matériaux utilisés.  Les trois directions malgré ces différences formelles et techniques ont pour sujet une figure humaine, sexuée, son désir, entre vie et mort. 

La dimension vitale – « je suis vivant » -, sexuelle est très forte dans les tableaux qui suivent depuis quelque temps une voie plus expressionniste. La couleur, les rapports de couleur sont ici essentiels. Dans ces peintures c’est comme si j’avais inscrit les figures représentées dans les tableaux peints en 2008-2011 (« Les sculptures de ma mère » et « Salammbô Schreber ») dans les paysages que je faisais antérieurement. Venus Anadyomène, grand corps de femme sortant des flots ou figure mâle, pirate amputé et aveugle, Ulysse troué dont le vaisseau est une chaussure de femme. Dans ces tableaux centrés sur une figure je me sens proche des directions suivies par Bacon,  Picasso, Guston, le colorisme de certains artistes de l’expressionisme allemand (Beckman lorsque les figures sont fortement cernées, les aquarelles de Nolde pour les ciels). Chaque peinture est faite directement, sans l’aide d’un dessin préalable (…)

Les sculptures sont des corps à la fois morts et vivants, des corps sexués et mourants. Il s’agit de fragments au double sens de l’objet partiel (désir) et du reste, du déchet (mort). Les têtes décollées renvoient bien sûr aux décapitations, à la castration mais ce sont aussi des visages : visages et têtes de mort tout à la fois. Je crois que les sculptures renvoient à deux autres dimensions hétérogènes : les fouilles archéologiques par le mode de présentation, par la fragmentation des corps et les charniers, l’image d’un corps démembré par la violence, par la terreur politique. Les têtes dans les chaussures par exemple m’ont tout de suite fait penser aux « crevards » dont parle Varlam Chalamov dans les  récits de la Kolyma. Ici c’est la résistance, l’obstination de la figure qui, amputée, continue de vivre malgré tout : « je suis vivant ». Benjamin Swaim

Benjamin Swaim est représenté par la galerie Jean Brolly, Paris.