Entre chien et loup

7 Décembre
»
2 février
Lauri ASTALA
Marc CELLIER
Pierre-Yves FREUND
Pierre HUYGHE
Claude MARGUIER
Mikko PAAKKOLA
Yves ROBUSCHI
Rosana SCHOIJETT

Entre chien et loup rassemble des œuvres d’artistes dont le travail s’inscrit dans ce moment incertain entre l’obscurité et la lumière, dans des situations d’inversion de la perception, voire de renversement de perspective. Ils altèrent la réalité, soit par des éléments visuels qui introduisent du lien entre des unités apparemment indépendantes, soit par des rencontres d’éléments renvoyant à des univers normalement hétérogènes l’un à l’autre.

Nuits urbaines ou paysages naturels nocturnes, les œuvres exposées évoquent aussi des situations où le réel apparaît à la frontière entre visible et invisible. Peintures, photographies et vidéos s’appuient sur un trouble de la perception qu’il soit dû au brouillard, à la tombée de la nuit, au lever du jour ou au changement de saison. Le monde apparaît ici comme un éclat dans l’obscurité ou comme le dessin d’une forme dans une lumière incertaine. Les images campent entre visible et invisible, entre le flou et le net, un peu comme les silhouettes que l’on perçoit à travers des verres dépolis. Cela peut être des éléments qui évoquent le contraire des contextes dans lesquels ils sont inscrits. Ils fonctionnent comme des contrepoints ou comme des échos d’une réalité autre. Ces œuvres privilégient le flou, jouant sur l’ombre du monde et des choses. Ce qui est suggéré ici c’est ce que donnerait à voir un léger trouble de la perception, des inversions de point de vue et des ambiguïtés visuelles qui nous obligent à pressentir ou ressentir plus qu’à percevoir et observer.

 

Lauri Astala est fasciné entre autre par les perceptions et les visions que l’on a des espaces urbains. Dans «Transit» il provoque une transformation de la perception de notre environnement, en jouant des mouvements de la caméra, des inversions et des retournements d’angles de prise de vue. À partir de vues d’espaces qui devraient nous être familiers, ce mode de production et de montage du film qui part d’images à caractère documentaire produit un effet de « dé-réalisation » de la ville. Il la déplace vers un espace à caractère fictionnel. Cela produit un effet d’image «fantastique» qui n’est pas sans évoquer des déambulations comme celle que l’on retrouve dans le film Blade Runner (Ridley Scott, 1982) Le son joue aussi un rôle important nous plaçant dans une situation ou le fantastique et l’onirique sont contigus au réel. Lauri Astala est né en 1958, il vit en Bourgogne et à Helsinki. Il est représenté par la galerie Heino à Helsinki.

 

La série « Entre chien et loup » de Marc Cellier tente de restituer le regard que les animaux portent sur nous en les ré-introduisant, naturalisés, dans des cadres ruraux puis urbains. Si des bêtes sauvages traversent les villes la nuit, c’est qu’elles nous ont observés pour savoir quand et par où passer. Dans ces scènes nocturnes, théâtralisées par la lumière des éclairages publics, les animaux sont installés dans des poses naturelles et stylisées, ménageant une passerelle entre mort et vivant. Il s’agit également de faire communiquer avec ambiguïté les univers des bêtes et ceux des hommes. « Sols Mineurs » a été réalisée dans les villes minières des Cévennes. La scénographie et le jeu de contrastes de lumière introduisent un élément d’étrangeté dans la banalité de ces lieux. Marc Cellier est né en 1966, il vit à Besançon. Ses travaux sont représentés à Paris Photo par la galerie du jour, agnès b.

Pierre-Yves Freund aime citer ce propos que Tony Smith tient en 1951 qui sans « l’expliquer », peut trouver des échos dans son travail : « c’était une nuit sombre et il n’y avait pas d’éclairage ni de signalisation sur les côtés de la chaussée, ni de lignes blanches, ni de glissières de sécurité, ni quoi que ce soit, rien que l’asphalte qui traversait un paysage de plaines entouré de collines au loin, mais ponctué par des cheminées d’usines, des pylônes, des fumées et des lumières colorées. Ce parcours fut une expérience révélatrice. La route et la plus grande partie du paysage étaient artificiels, et pourtant on ne pouvait pas appeler cela une œuvre d’art. D’autre part je ressentais quelque chose que l’art ne m’avait jamais fait ressentir.» Pierre Yves Freund est né en 1951, il vit à Augerans dans le Jura.

 

Dans « Les grands ensembles » de Pierre Huyghe, les spectateurs sont confrontés à la vision nocturne de deux barres HLM. Par le biais de la lumière et de son mouvement une vie semble progressivement surgir de ces bâtiments sans âme. Leurs façades ou plus précisément leurs fenêtres s’éclairent les unes après les autres. Elles composent une sorte de langage, de geste visuel et lumineux inspiré du morse. S’institue un « dialogue » entre les façades. On est ainsi placé dans une ambiguïté visuelle qui rend floue la frontière entre réel et fiction. Cette vidéo avait été présentée pour la première fois à la Biennale de Venise en 2001. Pierre Huyghe est né en 1962, il vit à New York. Il est représenté par la Galerie Marian Goodman.

 

Claude Marguier réalise des films dont le matériau est constitué de bandes-film qu’il prend lors de ses déplacements et qui fonctionnent comme des déambulations entre paysages ruraux et urbains. Il monte ses films en jouant sur des procédés d’association, de solarisation ou de modification de vitesse de projection «Dans mes vidéos, je cherche à provoquer des situations visuelles et sonores où les notions d’espaces et de temps seront questionnées afin d’ouvrir un champ de significations. Le médium est expérimenté dans ses potentialités à générer une poétique, à créer de l’étrange, de l’imaginaire. SOLO et CORPUS (2013) ont en commun une attention particulière pour des phénomènes physiques et sonores. Des micros événements qui sont aussi vecteurs d’énergie. Dans sans titre (fenêtres), 2013, dialoguent des images vidéo et film super 8. Elles interrogent un réel fragile, insaisissable et en proposent une vision  paradoxale et énigmatique.

Les vidéos présentées au 19 ont été réalisées de nuit ou à la tombée du jour. A l’heure où les images s’inscrivent sur l’écran de nos songes.» Claude Marguier est né en 1958, il vit à Besançon.

Les peintures de Mikko Paakkola font surgir des images évoquant la nature, mais avec une économie extrême de moyens : ici un dégradé du blanc au gris sur un support plastique configure un univers entre la tombée ou la levée du jour. La référence au paysage naît de la composition basée sur une ligne qui fait horizon en même temps qu’elle divise l’œuvre en deux plans. La ligne de fracture centrale marque un horizon et une symétrie. Immatérielle, elle accentue la sensation d’éloignement à l’infini. On campe sur une ligne de crête où le réel se dissout dans le pictural et inversement. Mikko Paakkola est né en 1961, il vit à Turku en Finlande.

 

A propos d’Yves Robuschi, François Coadou écrit : « Ce que j’essaie de vous traduire est plus mystérieux, s’enchevêtre aux racines mêmes de l’être, à la source impalpable des sensations » (Cézanne). Or, donc, il me semble que c’est, mutatis mutandis, le même genre de questions qui jadis préoccupèrent Cézanne et Merleau-Ponty qui traversent aujourd’hui les œuvres d’Yves Robuschi (…) Le regardeur n’est pas un pur esprit, d’un ordre différent des corps qu’il regarde. Il est lui-même un corps parmi les corps, et il ne saurait voir les corps sans ce corps : non pas sans l’œil seulement je le répète, mais sans le corps entièrement. Il ne saurait donc non plus s’excepter d’un quelconque spectacle du monde : il y est toujours déjà embarqué. [...] C’est pour cela, sans doute, qu’il avoue un tel goût pour le paysage; non plus envisagé dans la rigueur du trait, sous le biais exclusif de l’image, mais, dans un spectre où parfois elle est présente et où parfois elle s’absente, dans un entrelacs de coloris, de nuances, de matières ». Yves Robuschi est né en 1971, il vit à Paris. Il expose à la galerie Brun Léglise à Paris.

 

Les photos de Rosana Schoijett inscrivent la lumière dans la nuit comme si les feux de la vie, les couleurs du monde et les éclats de la vie n’étaient plus que des enseignes qui surgissaient dans l’obscurité de la ville ; une ville réduite à ses cartels lumineux. « Nouvelles icônes modernes », ils marquent la substitution du signe au réel dans un monde où la lumière met en forme des fictions, des injonctions et des stéréotypes de la société. Sous la double loi, de la production en flux tendu et de la consommation, les jours et les nuits se confondent. Il ne reste de la lumière du monde que ces fragments/flashs fugaces et hypnotiques, entre appel et aveuglement. Rosana Schoijett est née en 1969, elle vit à Buenos Aires, Argentine. Elle est représentée par la galerie ZavaletaLab à Buenos Aires.