L'EFFET DE RÉEL

24 Septembre
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8 Janvier
Fabienne Ballandras
Marie Voignier

Qu’il s’agisse de dessins ou de films, les œuvres de Fabienne Ballandras et de Marie Voignier appréhendent le réel le plus actuel par l’image. Il n’est jusqu’à la poudre de graphite utilisée par Fabienne Ballandras pour ses dessins, qui ne fasse ressurgir par ses reflets argentés le spectre de la photographie « argentique » ; il n’est jusqu’au livre support du récit des Immobiles de Marie Voignier, qui ne mette en abîme au sein même du film un double registre de l’image. Il est donc bien ici question d’une représentation du monde. Si leur esthétique semble issue du documentaire (images et sujets d’actualité), voire du journalisme (procédé filmique), leurs œuvres interrogent justement la valeur d’indexation du réel, le pouvoir de véracité ou de vraisemblance, que nous avons longtemps accordés aux images photographiques et filmiques. Les artistes ne nous livrent pas une vision objective du monde ni ne renchérissent sur la prolifération exponentielle des images d’aujourd’hui : à une époque où les techniques numériques ont plus que jamais ravivé le fantasme d’accessibilité au monde, perceptible dès l’invention de la photographie et du film, ces artistes en explorent le point aveugle, les manques et les oublis.

 

Ainsi, l’absence d’image du sujet premier chez Marie Voignier (l’animal fabuleux dans L’Hypothèse du Mokéle-Mbembé, le narrateur dans Les Immobiles ou encore l’accusé et son procès dans Hearing the Shape of a Drum), le recours aux contraintes, aux sources et filtres intermédiaires chez Fabienne Ballandras (maquettes, description d’un tiers ou images scientifiques) mettent à distance la représentation du référent, voire en constatent l’inaccessibilité ou l’impossibilité. Afin de souligner mais aussi de pallier cette déficience, les deux artistes s’en remettent fréquemment à la description, orale, visuelle ou écrite : dans les œuvres de Marie Voignier, les journalistes décrivent à la réalisatrice ou aux spectateurs ce qui n’a pas lieu (Hearing the Shape of a Drum), un auteur invisible commente page après page les images de son livre sur les safaris au fusil dans l’Afrique des années 50 et 60 (Les Immobiles), des descriptions écrites s’intercalent entre les prises de vue sous forme de cartons dans Tourisme International. Quant aux dessins de Fabienne Ballandras, la série 67P/T-G consacrée à la comète Tchouri se fonde sur les quelques images scientifiques existantes ; Coucou les enfants est issue d’une série de photographies ramenées d’Afghanistan par un soldat tandis que Au nord ouest de l’image a été réalisé en quelque sorte à l’aveugle, à partir de descriptions écrites de collégiens de l’agglomération de Montbéliard.

 

Le procédé de la description est d’origine littéraire mais il entretient une proximité certaine avec les arts visuels : d’une part il se développe surtout à partir du XIXe siècle, alors, justement, qu’apparaît la photographie, d’autre part les linguistes et les sémiologues, dont Roland Barthes, l’ont souvent comparé à un « tableau » ou un « arrêt sur image » au sein de la narration. Temps de pause interrompant la linéarité d’un récit, la description est précisément utilisée pour provoquer ce que cet auteur nomme un « effet de réel1», une illusion de réalité. Celui-ci se double ici d’un effet d’altérité puisque, dans ce processus d’externalisation et de distanciation de la source d’information, la description émane toujours d’un tiers.

 

Cette description exogène leur permet de convoquer différemment une représentation du réel en faisant émerger indirectement d’autres images en puissance, d’autres images d’images. Elles s’avèrent ainsi une interface réconciliant réel et imaginaire, ces deux pôles qu’Edgar Morin situe à l’origine de toute représentation : « L’image, ce n’est pas seulement la plaque tournante entre le réel et l’imaginaire, c’est l’acte constitutif radical et simultané du réel et de l’imaginaire.(…) Le réel n’émerge à la réalité que lorsqu’il est tissé d’imaginaire qui le solidifie, lui donne consistance et épaisseur, autrement dit le réifie2.» En renouvelant les procédés de convocation des représentations que nous avons du monde, les artistes en réincarnent les images et rendent possible d’en renouveler l’expérience.

 

Pour Edgar Morin, cette coexistence du réel et de l’imaginaire laisse supposer que l’esprit du fantastique ou de la magie souffle potentiellement sur la moindre image documentaire3. Les œuvres de Fabienne Ballandras et Marie Voignier jouent également de ce paradoxe : la rigueur du traitement documentaire ou journalistique n’empêche nullement leurs images de distiller le doute, de déplacer constamment la frontière entre naturalisme et surnaturel, entre vécu et univers fabuleux (existence ou non du Mokélé-Mbembé et de sa quête dans le film de Marie Voignier, dessins de paysages incertains, fantastiques ou existants, de Fabienne Ballandras). Esthétique et procédés documentaires permettent au contraire d’accorder plus de vraisemblance à des sujets s’émancipant progressivement du réalisme.

 

Ainsi, leurs images relèvent tout à la fois « des nuages des rêves et de la grenaille de l’information », à une croisée où Susan Sontag situait aussi la photographie4. Eugène Delacroix notait dans son journal que les photographies de la planète Vega avaient mis vingt ans à impressionner la plaque argentique ; celles de la comète Tchouri ont mis dix ans à nous parvenir. Des « nuages » et du « rêve », les œuvres de ces deux artistes retiennent une temporalité suspendue ou étirée à même de ralentir la perception trop immédiate du flux exponentiel des images d’aujourd’hui (Les Immobiles, 67P/T-G), cette « grenaille de l’information » dont elles suggèrent l’illusoire accélération (Hearing the Shape of a Drum, Petits Peuples). Si leurs œuvres ne transmettent plus le sentiment d’une disponibilité infinie du monde, elles en revitalisent quelques parcelles parmi les plus exposées ou les plus obscures.

Anne Giffon-Selle, Le 19, Crac.

 

 

1 Roland Barthes, « L’effet de réel », in Communications, 1968, Vol. 11, N°1, p. 84.

2 Edgar Morin, Le cinéma ou l’homme imaginaire, essai d’anthropologie, Paris, Les Editions de Minuit (Arguments), 1956, pp. XI et XIII.

3Ibid, pp. 24-53 et 72-90.

4Susan Sontag, Sur la photographie, Paris, Christian Bourgois, 1979, p. 103