Roberto Elia / Pierre Tual

4 Avril
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6 Juin
Roberto Horacio Elia
Pierre Tual

Roberto H. Elia est un des artistes majeurs de l’art argentin. Travaillant avec le texte, les objets et les signes, il construit un univers protéïforme où les objets se métamorphosent en figures, en signes et en formes. De même à partir d’éléments empruntés tant au registre de l’écrit, de l’image et de l’objet, il opère un processus de transformation du réel en hiéroglyphes qui en modifient la nature. Il y a dans son œuvre une appétence particulière à stimuler la potentialité signifiante des formes et les dynamiques symboliques des objets. Mais il les maintient à la lisière de ce qui pourrait le constituer en métaphore ou en élément représentatif. Il y a au contraire chez lui un désir de nous faire entrer dans une herméneutique poétique du monde.

À partir de certains objets récurrents (pince à linge) il constitue un alphabet formel avec lequel se font et se défont des identités (masculin/féminin), des significations (signifié/signifiant), et des écritures (signes/lettres).

 

L’œuvre  de  Roberto  Elia  doit  beaucoup  à la tradition  herméneutique que l’on retrouve  dans  la poésie  argentine avec  des auteurs  comme Borges  et Maréchal. Elle  tisse  aussi  une  relation   à l’objet  et au signe que l’art  argentin  affectionne et  qui  le place  dans une situation  où  sa  proximité  au quotidien induit une inquiétante  étrangeté.  Elle  s’est  aussi  nourrie de l’expérience de l’art  conceptuel et de figures  comme  celle  de Joseph Beuys. Mais il  revendique un choix  de matériaux pauvres, précaires  et élémentaires issus de son environnement «  portègne » (Les porteños sont les habitants de Buenos Aires) et avec lesquels il  construit une  cosmogonie où se côtoient l’évidence et l’énigmatique, l’épure  et le complexe. Roberto Elia passe souvent de l’objet à la sculpture du fait de la place qu’a chez lui le principe d’association. Il peut produire, le temps d’un « essai », une structure unitaire qui se déploie en trois dimensions. 

 

Sa sculpture convoque objets récupérés, matériaux et signes. Elle relève à la fois de l’assemblage et du collage. L’expérience de la mise en relation d’éléments hétérogènes où se conjuguent relances et chutes l’intéresse plus que le résultat figé d’une mise en forme achevée. 

Un jeu et des enjeux, des mots d’esprit avec le matériau, une dialectique entre le reste et le morceau, entre le signe et le matériau, tel est le mode d’exercice de la sculpture pour Roberto Elia. On y retrouve l’esprit des Combine-painting de Rauschenberg, de la selle de bicyclette de Picasso, on y rencontre le terrain d’expérience d’un Beuys, ou la fragile subtilité qu’affectionnait Robert Filliou. Il aime à citer ce propos d’Anish Kapoor  : « la forme est, il n’y a pas de hiérarchie. Les choses ont seulement besoin d’incarner une condition de vérité. Mon projet est de la rencontrer. Je n’exprime pas, je travaille pour rencontrer cette condition.»

 
 

Pierre Tual fait partie de cette génération pour laquelle la sculpture consiste à inventer un monde de formes et d’espace et à faire en sorte que le métal, ce matériau moderne par excellence, se plie et s’ouvre aux « desseins » de la main, au jeu entre le plein et le vide. Il est dans son œuvre le médium d’une écriture qui réorganise et réinvente nos relations au visible et à l’espace. Sa sculpture se singularise par sa capacité à faire surgir un volume par le jeu des lignes et des plans et à nous l’offrir dans une altérité radicale à nos habitudes. Elle est portée par un imaginaire nourri de l’histoire des formes et d’une appétence à trouver dans le monde la matière de ses inventions. Les richesses formelles que l’art recèle dans son histoire lui permettent d’en abstraire des « conversations » entre la matière, la forme et l’espace. Sa sculpture récuse tout mimétisme mais se nourrit des possibilités formelles que lui offrent notre environnement et notre culture.

À la différence de ceux qui sont du côté de l’expérimentation du matériau et qui en éprouvent la matérialité, Pierre Tual y cherche une disponibilité à la découpe, au pli et au déploiement. Il en mobilise les potentialités chromatiques jusque dans ses réactions à son environnement : l’oxydation de l’acier Corten par exemple est assumée; ce qui lui permet non pas de prendre une couleur mais d’en être une. Ainsi d’un geste, d’une découpe, il dessine les plis et replis du métal dans l’espace. Il va jouer de sa ductilité et de sa résistance pour à la fois déployer une forme et l’enrober. Il dessine ses figures métalliques au fil de la découpe et au gré de la soudure, il agence et assemble ses formes. Il entrecroise et associe les arêtes qui découpent l’espace avec des plans qui sont comme les voiles de ses sculptures. Elles sont portées et innervées par les vides solidaires de cette armature faite de courbes que la coupe et la torsion ont façonnées, et de lignes brisées par les angles multiples que la soudure a créés. Pierre Tual découpe dans la matière, la fait se soumettre aux plissements et retournements qu’il met en forme. Il donne la possibilité au matériau d’être à la fois le chemin qui mène à la forme et à son histoire : ainsi un angle est à la fois une figure et un acte, un pli est à la fois la torsion d’un matériau, la respiration d’une surface ou l’enveloppe d’un espace. C’est pourquoi à de rares exceptions près il affectionne les plaques, les tiges et barres bien plus que les blocs et masses. La sculpture chez lui sépare, découpe, dessine et respire.

Il ne pratique pas la réduction aux paramètres élémentaires du matériau, comme sa densité ou sa pesanteur, sa dureté, sa mollesse ou sa plasticité. Il n’est pas non plus du côté de l’orthogonalité : la règle et l’angle droit ne conviennent pas à une sculpture qui pense à la fois la tension et le relâchement, le rigide et le souple, la fixité d’une présence et le rythme d’une respiration. Il recherche la complexité d’une forme qui se donne comme telle tout en recomposant l’espace où elle se déploie : une forme qui intègre cet espace dans le volume qu’elle circonscrit. A la différence des « géométriques » il affectionne l’arabesque et la torsion, la tension d’un angle d’attaque ou de fermeture. Il aime autant les arêtes vives qui dessinent la pensée d’une forme que le galbe ourlant une surface métal. Sa sculpture passe aussi par la réutilisation de fragments d’anciennes sculptures ou des chutes qu’il n’a pas utilisées. Il y a là, dans ces fragments, restes et autres chutes laissées de côté dans le pourtour de l’atelier quelque chose d’une jachère de la sculpture qu’il va pouvoir re-travailler. Philippe CYROULNIK