Sous toutes ses formes, L'HUMAIN

15 Novembre
»
13 Décembre
Diana QUINBY
Mathias MILHAUD
& Charles BELLE
Anne DUREZ
Beverly SEMMES
Djamel TATAH
Erwin WURM

 

Qu’en est-il de l’humain aujourd’hui, non seulement dans sa représentation dans l’art ou par l’art, mais aussi dans les modalités selon lesquelles les artistes s’en emparent, qu’ils soient peintres, dessinateurs, sculpteurs, photographes ou vidéastes ?

Comment interroger ces figures, ces personnage chair ? Donner à voir et percevoir ces corps et visages marqués des signes de leurs identités complexes et contradictoires, comment configurer ou saisir les marques du genre et leurs indices ?  Mais aussi mettre à nu ce qui trouble les identités et les genres. Inscrire à la fois le temps et l’immémorial de l’archétype dans le corps ? Donner un corps à ces dissociations et fragmentations que le désir et l’imaginaire traumatique du corps peuvent produire ? Et enfin, comment penser ce en quoi le corps peut être objectivé ou au contraire peut s’infiltrer dans l’objet ? Telles sont les multiples questions qu’aborde cette exposition en quelques propositions.

Nous avons choisi de présenter des œuvres de deux artistes :

Diana QuiNby, dans ses portraits et autoportraits de nus, fouille dans les plis et les replis de sa peau sous le trait acéré de la mine de plomb les distorsions mêmes que la vie naissante inscrit dans la chair. Se configure dans ses dessins cette proximité entre le sensuel, le flétri et le laid dont le corps peut être porteur. S’inscrit dans son grain la marque du temps comme une destinée. Mais cette ambivalence de la représentation entre le beau et le pathétique, au cœur de ce qui fait l’identité d’une personne autant que dans cette zone où se croisent les générations : entre le « déjà plus de l’adolescence » et la « pas encore de la femme », on la retrouve aussi dans ses portraits de couple, et autres figures saisies par sa mine de plomb. L’adolescence est déjà grosse de sensualité féminine. Il y a aussi dans certains de ces portraits quelque chose d’une ambivalence entre le ELLE et le JE dans le vis-à-vis entre la fille/femme et la femme/mère. Le vêtement ici redouble et accuse même les courbes et les arrondis riches des grossesses potentielles du corps. Il y a chez Diana Quinby une façon de saisir le corps dans ses plis intimes, dans les ambiguïtés et les blessures dont il est porteur. Elle travaille cette texture  de la flétrissure dans  la chair même qui donne la vie et dans ces corps d’hommes et de femmes. C’est un face à face sans complaisance et sans concession et pour cela d’une terrible humanité. Cette contiguïté que la chair entretient avec sa déchéance la rapproche d’artistes comme John Coplans ou Donigan Cumming.

Mathias Milhaud nous présente ses hybrides, qui sont comme les parcelles d’un corps démembré et morcelé. Formes informes, bouts de tissus entremêlés, ses fragments de tissu évoquent les poupées martyrisées de Hans Bellmer, mais aussi les monstres et les protubérances sexuelles de Louise Bourgeois ou organiques d’Eleonora Carrington. C’est un alphabet de l’informe que manipule Mathias Milhaud. Il s’inscrit dans un univers peuplé des figures déformées par les couleurs de l’Angst (comme dans le Cri de Munch), jusqu’aux monstres de Cobra ou les œuvres « boules » de Jean-Luc Parant. Entre choses et organes, ils sont à la fois des objets transitionnels, des fétiches et des poupées sans queue ni tête.

Ils peuvent s’associer comme l’incarnation de processus cellulaires incontrôlés ou être seuls dans l’irréductible présence de leur « informité ». Ils sont présences mais non figures... Si figures ils sont, ce sont celles de nos hallucinations et angoisses, celles de ces nœuds qui nous collent à l’imaginaire et nous envahissent pour mieux nous nouer le cœur.

Nous pourrions penser aux Ninis de Gasioroswki ou aux bouts de chiffon Tuttle. Ici il s’agit de ninis de la sculpture qui, parce qu’ils sont en deçà de la nomination, nous entrainent au-delà de la représentation ; dans ce qui relève de l’innommable.

A leur côté les œuvres de quatre artistes de la collection du Frac Franche-Comté :

Si Charles Belle peint la flore et le végétal dans ce qu’ils ont de présence physique et charnelle dans la peinture, il a aussi représenté il y a quelques années des êtres qu’il plaçait dans une proximité fragile à nous-mêmes par l’économie de son dessin. Il nous offrait des anonymes de la vie qui se donnaient à notre regard comme les figures du temps qui passe. Ces êtres modestes, à l’opposé du Monsieur Bertin d’Ingres, s’arrachaient au blanc du papier dans une timide et obstinée présence.

Anne Durez dans « Figure-toi », met en scène le processus de vieillissement progressif de son visage par un maquilleur de cinéma jusqu’à un âge limite, voire une identité sans âge. “Une multitude de regards m’informait sur l’état de mon visage, sur l’avancée du processus de vieillissement. Les regards insistaient, jusqu’à l’ultime étape où ils ont commencé à fuir. Le temps venait de basculer.” Elle nous montre une sorte de « précipité » du temps sur l’être ; ou plutôt son  anticipation.

L’œuvre de Beverly Semmes est habitée par la question du corps et du vêtement. En sur-dimensionnant les « vêtements-personnages » qu’elle réalise, elle leur donne une fonction statuaire et monumentale. Entre figure mythologique et paysage du féminin elles associent matériau, forme et espace. L’inversion des échelles réduit le spectateur au statut d’objet et par le procédé de la métonymie et de la métaphore interroge la question du genre et du statut du féminin. Elles sont ici des figures tutélaires qui se déploient entre apparition et hantise.

Les sculptures d’Erwin Wurm sont comme portées par un corps en défaut ; faites en l’occurrence de vêtements (pulls) mis en relation avec des objets, ils produisent deux mouvements à la fois complémentaires et contradictoires : du corps, il ne reste qu’un vide mais par sa souplesse le tissu mis en forme par l’objet a tendance à démentir la construction initiée par l’objet (étagère) et la faire tendre vers un informe organique. Situation incongrue entre organe et structure.

Nous y avons adjoint un tableau ancien de Djamel Tatah qui associe dans ses portraits et scènes de genre à la fois de l’empathie et un désenchantement mélancolique à l’égard du réel. Il y a dans sa peinture une densité de la matière picturale, une épure du trait et une économie de la couleur qui lui donnent une qualité de présence et une intensité exceptionnelle. Comme le notait Bernard Millet, les personnages de ses peintures ne témoignent de rien, sinon de l’indéfinissable et de l’incertain ; plus cette incertitude envahit l’espace et le regard, plus les personnages apparaissent mystérieux et insistants. Djamel Tatah ne cesse de représenter des personnages (qu’il a dans un premier temps photographiés et projetés sur fond monochrome), silhouettes vêtues de noir, à la peau très pâle, qu’il qualifie lui-même de  beckettiennes, se tenant sur le  fil du rasoir entre hyperréalisme et abstraction.

Philippe Cyroulnik