Ju Hyun Lee

Pas de cerise sans noyau

Les expositions La Parabole du Bièvre de Suzanne Husky et Pas de cerise sans noyau de Ju Hyun Lee rassemblent les recherches des deux artistes sur la relation spécifique qu’entretiennent certains êtres vivants avec leur milieu. Quoique les sujets dont elles traitent peuvent apparaître très éloignés (une espèce sauvage chez Suzanne Husky, un savoir-faire agricole chez Ju Hyun Lee), les deux expositions se répondent. Chacune est le produit d’observations à la fois intuitives, poétiques et documentées de l’écosystème de territoires bouleversés par l’action humaine. Elles présentent des œuvres qui travaillent à relier(1) et retranscrire les expériences des communautés (producteur·ice·s, agriculteur·ice·s, militant·e·s, chercheur·euse·s, artistes) qu’elles ont sollicitées. Ces communautés, comme les expositions, suscitent « une expérimentation collective qui fait monter un pouvoir [collectif] qui produit du changement(2)». […]


À l’étage du centre d’art, Ju Hyun Lee fait également appel à la sagesse populaire avec son titre proverbial, Pas de cerise sans noyau, qui convoque le processus de production dans son ensemble, au-delà du fruit : à partir de la graine et en lien direct avec le sol et son environnement. Attachée tout particulièrement aux plantes, l’artiste privilégie depuis plusieurs années les projets au long cours lui permettant de développer des processus artistiques partagés. Ainsi, elle invite des participant·e·s à prendre part à la réalisation et l’entretien de sculptures, d’installations, d’expériences esthétiques et culinaires en lien avec les cycles de la nature. Diplômée en management de technologie en Corée du Sud, d’où elle est originaire, Ju Hyun Lee a ensuite étudié les arts visuels à l’ENSBA de Lyon puis complété sa pratique plastique par un brevet professionnel de maraîchage biologique en 2019 en Bourgogne-Franche-Comté où elle réside.


C’est dans cette même région, à Fougerolles, qu’elle a conçu le projet pluridisciplinaire Crystal Kirsch entre 2020 et 2022, mené au rythme de la production locale de la fameuse eau-de-vie et de certaines de ses réalités économiques, techniques, sociales et symboliques. Le titre de l’exposition, Pas de cerise sans noyau, est également celui d’une œuvre vidéo réalisée avec l’artiste anglais Sol Archer au fil des saisons de la culture des cerises : l’été pour la récolte, l’hiver pour la distillation et le printemps pour la floraison. Celle-ci rend compte du cycle végétal et du travail des agriculteur·ices : de l’arbre, à la fleur, au noyau, et au fruit, un cycle malheureusement aujourd’hui déstabilisé(5). Le Kirsch AOC de Fougerolles se distingue par son arôme à la note subtile d’amande, graine molle qui réside à l’intérieur du noyau. Ce dernier constitue ainsi l’élément incontournable de ce récit : organe reproducteur garant du cycle de vie et, par extension, de la continuité de la production des cerises et de l’eau-de-vie, il est également l’élément que l’on retire de l’alambic(6) à l’issue de la distillation de l’Aqua vitae (eau-de-vie), élixir d’immortalité. Dans l’installation de Ju Hyun Lee conçue pour le 19, Crac, de multiples noyaux en recherche d’un terrain fertile se mêlent à la couleur bleue. Indissociable pour l’artiste de son expérience à Fougerolles, cette couleur évoque tout autant les variétés de cerises « noires »(7) arrivées à pleine maturité que les paumes des bouilleurs de cru en résistance durablement teintées de leurs marques violacées ou encore que les mystérieux cristaux contenus dans les âmes(8) curatives de l’opération alchimique(9).

« Je rédige ceci à l’encre bleue, de manière à me souvenir que tous les mots, et non pas juste certains, sont écrits sur l’eau.(10) »


Adeline Lépine

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1- Le « travail qui relie » est une méthodologie visant à approfondir notre connexion au vivant et à la terre afin de contribuer à la préparation à l’effondrement et à la guérison. Elle a été développée au milieu des années 1980 par la militante écologiste, autrice et psychologue américaine Joanna Macy qui est connue pour son implication dans la conceptualisation de l’écopsychologie.
2- Extrait de Starhawk, Femmes, magie et politique, Les empêcheurs de tourner en rond, Paris, 2003, p.19 cité par Émilie Hache dans une démonstration rapprochant action politique et acte magique in Eau et féminismes, petite histoire croisée de la domination des femmes et de la nature, ouvrage collectif coordonné par Lia Marcondes, éditions La dispute, collection Tout autour de l’eau, Paris, 2011, p.130.
5- « Le changement climatique et l’augmentation des températures hivernales engendrent un développement de la végétation de plus en plus précoce en fin d’hiver. Ce phénomène expose les cultures à des risques accrus de dégâts dus au gel » (extrait de l’article de l’entreprise ITK « Le paradoxe : le changement climatique accroît les risques de dégâts liés au gel sur vignes et vergers ! » publié le 23 mars 2020 sur le site internet : https://labs.itk.fr/). Les cerisiers de Fougerolles sont impactés par cette situation depuis plusieurs années déjà.
6- Le premier alambic, le tribicos est attribué à Marie la Juive, une femme alchimiste du 1er siècle avant J.-C. Il employait également le système de cuisson utilisé aujourd’hui au sein des distilleries artisanales de Fougerolles : le bain-marie. C’est ensuite à Cléopâtre, l’Alchimiste, que l’on doit la seconde représentation connue d’un alambic : la chrysopée. Alors que les femmes sont les grandes absentes de l’histoire de l’Alchimie, il est traditionnellement considéré que Marie et Cléopâtre ont contribué à instaurer ses fondations. En effet, l’alambic convoque les savoir-faire dits « féminins » de la cuisine et contribue à la conception, métaphore de l’œuvre alchimique.
7- comme la Béchat, appelée également Griotte noire des Vosges.
8- « Nom donné à Fougerolles aux produits de tête de la distillation. Autrefois utilisées à des fins thérapeutiques » in Claudie Voisenat, Distiller à Fougerolles, Éditions Cêtre, Collection patrimoine ethnologique, Besançon, 1991. p.95
Les âmes sont un liquide bleu qui coule au début de la distillation. Elles contiennent du cuivre cristallisé issu de la technique artisanale de distillation à l’alambic en cuivre. A la suite des âmes coule l’eau-de-vie transparente appelée le « corps ».
9- « La désignation Crystal Kirsch représente toute cette alchimie qui permet de passer de ce fruit rouge, presque bleu marine parfois, à ce liquide magique, incolore et cristallin, qu’est le kirsch [qui, lorsque l’on utilise] l’alambic pour la distillation artisanale, [produit des] âmes qui contiennent un peu de cristaux qui donnent une couleur bleue mystérieuse. » Citation de Ju Hyun Lee sur le site internet du projet : https://crystalkirsch.com/.
10- Maggie Nelson, Bleuets, Éditions du Seuil sous la marque Éditions du sous-sol, Collection Feuilleton Non-Fiction, traduction française 2019.

Infos utiles


Site web du projet Crystal Kirsch
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L’exposition de Ju Hyun Lee est une proposition artistique inspirée par la résidence Crystal Kirsch, projet de l’artiste et du Laboratoire de fermentation alimentaire et sociale dans le cadre de la nouvelle résidence du Parc naturel régional des Ballons des Vosges « Artistes et Territoire ».
L’exposition Pas de cerise sans noyau est soutenue par les Grandes Distilleries Peureux de Fougerolles.