Exposition collective
La femme aux bras poissons
Exposition
Avec des œuvres de Pauline Barzilaï, Marie Bette, Rose-Mahé Cabel, Nicole Claveloux, Joris Creuze, Pauline Curnier-Jardin, ludovic hadjeras, Jenna Kaës, Clovis Maillet, Nitsa Meletopoulos, Hatice Pinarbaşi, Eva Pelzer, Théophile Péris et Birgit Rathsmann.
Avec des objets issus des collections des Musées de Montbéliard, des Archives Municipales de Montbéliard et de l’ACEPU du Châtelot.
Curatrice : Adeline Lépine
«Je ne sais pas me résumer autrement que par cette formule: je ne connais pas la langue de mon corps. Mes mouvements sont entravés que ce soit dans la langue de mer comme dans la langue de per. Je suis figæ dans une langue étrangère.» 1
À Montbéliard, lorsque l’on monte sur l’éperon rocheux qui mène au château, on est accueilli par un blason qui habille le portail d’entrée. Au sommet de ce blason on remarque un cimier qui représente une figure féminine couronnée dont les bras sont remplacés par des poissons. Rare dans l’héraldique, cette représentation s’inscrit dans une famille plus vaste de bustes féminins parfois sans bras ou dont ces derniers sont remplacés par différents types d’appendices. Ici, les poissons sont deux bars renversés et affrontés d’or qui se réfèrent à un jeu de mots pour désigner les armes des comtes de Montbéliard, issus des comtes de Bar depuis 1038.
Les emblèmes en couleur soumis aux règles du blason, les armoiries, apparaissent au cours du XIIe siècle en Europe occidentale. Dans le contexte d’une société féodale où des chevaliers s’affrontent lors de tournois, ce système de signes est destiné à identifier des personnes, des familles, des lignées, mais aussi des collectivités et des institutions. Le cimier constitue la partie individuelle du blason : ajouté au-dessus de l’écu familial, il raconte quelque chose de la personne qui le choisit pour le désigner. Il s’agit le plus souvent de l’expression d’une vertu, d’une qualité ou d’une spécificité physique chargées positivement. On retrouve trace des bars seuls à Montbéliard dans de nombreux documents dès cette période en tant qu’armes parlantes du comté du même nom. Le cimier, lui, n’apparaît qu’en 1340 sur un sceau d’Henri de Montbéliard, seigneur de Montfaucon et connaîtra une longue postérité puisqu’il est intégré au blason de la Comtesse de Montbéliard, Henriette d’Orbe-Montfaucon2 qui, par son mariage avec le prince Eberhard IV de Wurtemberg, transmet le cimier à cette famille aristocratique allemande. Il est celui, également, du blason de la ville elle-même.
Les règles du blason se sont bâties sur plusieurs décennies et il est encore aujourd’hui difficile de dater précisément leur apparition. Ce que l’on peut formuler comme hypothèse est que le système de signes s’est inspiré, au moins au départ, des autres représentations imagées et symboliques de l’époque, notamment de celles issues de l’art roman. L’historien de l’art Jurgis Baltrušaitis suggère que la tenue des chevaliers et plus spécifiquement la composition de leur casque présentant des cimiers, rejoue la figure fantastique du grylle 3. « Certains guerriers s’habillent comme des génies à face et à vertus multiples. D’autres songent en se coiffant d’animaux à quelques cavaliers de l’Apocalypse. Dans les parades et les combats, des grylles vivants surgissent de tous côtés. 4»
Les hybridations femmes-poissons en particulier irriguent depuis l’Antiquité les observations des plus fins naturalistes comme le répertoire des images que les artistes et les poètes aiment à convoquer. Au sein des récits folkloriques, les contes avec des corps modifiés dans et par la rivière sont nombreux. En Franche-Comté, une figure contemporaine à ce cimier est la Vouivre : tour à tour femme-serpent, femme-poisson 5 ou serpent ailé, elle entretient comme Mélusine un rapport à la rivière et aux marais, milieu qui provoque sa métamorphose. À Montbéliard, elle garde un trésor, un rubis, qu’elle porte parfois sur le front. Les représentations féminines hybridées avec les poissons ou les reptiles ont été communément associées dans l’imaginaire collectif à l’expression de l’impur, du monstrueux, voire de l’abomination 6. Les femmes alliées à (et de) ces animaux ont fait l’objet d’exclusions ou de discriminations en lien avec leur supposée sexualité débridée, leur potentielle cupidité et leurs éventuelles mœurs immorales.
C’est ce paradoxe d’interprétations entre fascination et rejet, mépris et désir, de figures pourtant proches dans leur forme, qui a inspiré cette exposition collective qui se propose d’explorer les mystères de La Femme aux bras poissons à travers les œuvres de quatorze artistes contemporain·es et des objets patrimoniaux. En prenant comme point de départ une observation de la notion d’hybridité à travers des problématiques actuelles, cette figure constitue le point d’ancrage d’une réflexion philosophique, esthétique et politique. Loin de prétendre produire un savoir scientifique, l’exposition fonctionne comme un dispositif de pensée permettant d’explorer de nouvelles formes d’appropriation du patrimoine et d’ouvrir des imaginaires alternatifs à même de produire des modes d’existence adaptés à multiplicité des êtres vivants.
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L’exposition La femme aux bras poissons est rendue possible grâce au concours des équipes des Musées de la Ville de Montbéliard, des Archives Municipales de Montbéliard, et aux partages de savoirs généreux de Clovis Maillet et de Perrin Keller.
L’exposition a été produite en partenariat avec l’Ibis Styles de Montbéliard pour l’accueil des artistes, la Fondation d’Entreprise Martell pour l’oeuvre de Marie Bette, la Carrière de Loegel Rothbach pour l’oeuvre de Théophile Péris, la Mairie d’Allondans pour la performance de Rose-Mahé Cabel, Jean-Marc Lonjon pour les oeuvres de Nicole Claveloux, la Factatory de la Galerie Tator pour l’oeuvre de Joris Creuze, l’atelier Cadratem pour l’oeuvre de ludovic hadjeras, le Pôle print - Collectif Bonus, Nantes pour l’oeuvre de Pauline Barzilaï.
Les artistes tiennent particulièrement à remercier:
Hatice Pinarbaşi : Kamal Cherkaoui, Olcay et Ali Akkoyun, Hugo Ferretto et la villa du Lavoir.
Pauline Curnier Jardin : Rachel Garcia, Vincent Denieul, Simon Fravega d’Amore, Maeva Cunci, Tobias Haberkorn, Aude Lachaise, Viviana Moin, Mickaël Phelippeau, Walkind Rodriguez, Alexis Kavyrchine, Damien Oliveres, Claire Vailler, D.A.A.D, Unit Moebius, JADA, Teiji Ito, Viola Thiele, Le Printemps de Septembre, Maison Européenne de la Photographie, Caza d’Oro, Dirty Business of Dreams, Den Frie (Kopenhagen / Copenhagen), Cobra Museum Amstelveen, Cultural French Ministry, Amodo Fondation, Ricard Fondation, Ellen de Bruijne PROJECTS.
Birgit Rathsmann : Gary Richards, Anna Drezen, Tim Platt, Ikechukwu Ufomado,Time Platt, Meade Bernard.
- Kim de L’Horizon, Hêtre pourpre, trad. de l’allemand par Rose Labourie, éditions Julliard, août 2023. ↺
- Le cimier apparaît sur le cénotaphe de la comtesse Henriette à l’église collégiale de Stuttgart (voir dessin d’André Rüttel en 1583, conservé à la Württembergische Landesbibliothek, hist.2° 130, 30r.) Henriette est une figure incontournable de l’histoire du pays de Montbéliard et son identité prend aussi des aspects pluriformes et hybrides au sein des contes populaires. Henriette est en effet parfois citée comme l’incarnation de la Tante Airie, bonne fée du folklore local. ↺
- Créatures grotesques représentées depuis l’Antiquité au sein de diverses cultures (Scythe, Perse, Égyptienne, Grecque, Etrusque, Romaine), elles ont plusieurs têtes et/ou sont des hybrides mi-humaines mi-animales. Présentes sur les pièces de monnaies, les sculptures, les peintures ou encore les pierres précieuses, elles voyagent à l’époque Romaine et l’Europe médiévale s’en empare pour les mêler aux représentations chrétiennes archaïques. ↺
- Jurgis Baltrušaitis, Le Moyen Âge fantastique : antiquités et exotismes dans l’art gothique, Paris: A. Colin, 1955. ↺
- La figure de la Vouivre est importante dans le folklore Bourguignon, Franc-Comtois et Jurassien. L’imaginaire qu’elle charrie avec elle a également inspiré la littérature contemporaine. Ainsi Marcel Aymé la décrit comme une femme vivant au milieu des marais et protégeant un énorme rubis dans un roman fantastique de 1943, La Vouivre. ↺
- Dans son ouvrage, De la souillure, Essai sur les notions de pollution et de tabous (1966), Mary Douglas s’intéresse à la manière dont la saleté et la pollution sont devenues des notions symboliques centrales pour séparer les sociétés et les religions, les êtres et les non-êtres ou encore l’ordre et le désordre et le pur et l’impur. Selon elle, cette ordonnance systématique qui définit les contours de la souillure et de la pollution remonte à l’antiquité et notamment aux abominations du Lévitique (datation historique du Ve siècle avant J-C) qui déterminent les abominations animales en lien avec l’alimentation. Ainsi les poissons qui se laissent dériver par la force du courant tout comme les reptiles qui se traînent sur le ventre sont exclus car ils symbolisent l’assouvissement, les passions et la cupidité. ↺
Infos utiles
— Entrée libre
— Vernissage le vendredi 19 septembre à 18h30